Michel HAJJI GEORGIOU
Janvier 2011
L’Orient-Le Jour
À Charif Majdalani
À la mémoire de Jean Salem
Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André.
Ce sont les célèbres onze du Comité du salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l’an II et la politique dite de la Terreur. L’écrivain Pierre Michon leur a consacré en 2009 une œuvre de fiction historique éponyme, qui raconte l’histoire d’un peintre imaginaire de l’époque chargé d’exécuter une toile, tout aussi fictive, pour immortaliser les Onze dans toute la magnificence de leur cruauté.
Las de chercher un introuvable David ou un Tiepolo local pour faire son office ; quand les véritables grands maîtres de la « toile » libanaise s’appellent Ahmadinejad, Assad, et Netanyahu !
C’est pourquoi j’ai décidé, à mon tour, de m’acquitter de la tâche – ô combien ingrate, sordide, mais néanmoins nécessaire – de dépeindre par les mots ceux qui ont mérité, au terme de l’année 2010, d’être immortalisés ensemble dans une « cène révolutionnaire » bien de chez nous.
Bienvenue, donc, en l’an II (2010) du gouvernement révolutionnaire du 8 Mars, celui qui dirige de facto le pays depuis le 7 mai 2008. S’il n’a pas encore dressé la guillotine au centre de la place de l’Étoile, c’est par son cortège putride d’insultes et de menaces, c’est-à-dire par l’insoutenable violence morale et psychologique entretenue par sa puissance militaire incontestable que le 8 Mars exécute, sans interruption. Après tout, les Onze initiaux à la houppelande, au plumet et à la cocarde tricolore savaient manier la plume. Leurs descendants éloignés, manient le verbe comme les missiles Raad et Zelzal.
Mais qui sont donc ces grandes figures du Comité qui ont gagné de figurer au panthéon des agitateurs de la Terreur française ? Et quels en sont surtout leurs équivalents au pays du Cèdre, de nos jours ?
Billaud. Le « Tigre ». Chargé, au sein du Comité révolutionnaire, de la correspondance avec les représentants en mission. Farouche partisan de la Terreur et principal promoteur du Tribunal révolutionnaire. Billaud, c’est Nawaf Moussawi (ce pourrait être aussi Mohammad Raad) – la chevelure rousse en moins et la barbe en plus, dont la voix incertaine, mi-douce, mi agitée, s’accorde parfaitement avec son tempérament nerveux, mal dissimulé sous une assurance de façade. Ancien responsable des relations avec les diplomates au sein du Hezbollah, il accrocherait bien volontiers les potences dès demain pour liquider tous les « traîtres » au sein du peuple libanais vendus à la cause du Tribunal international, comme il n’a eu cesse de le dire tout au long de l’année.
Carnot (Lazare). Le grand Carnot. Mathématicien, physicien, général. Aussi bien créateur de la géométrie moderne qu’« Organisateur de la victoire ». Carnot, réincarné au Liban sous les traits de Jamil Sayyed, puisque ce dernier, qui mérite bien sa place de choix au firmament de la Terreur, s’est employé, avec son génie légaliste, a tenté d’organiser inlassablement la grande victoire sur le Tribunal spécial pour le Liban.
Prieur (Pierre-Louis Prieur de la Marne). Désintéressé, probe, et surnommé « Crieur de la Marne » en raison de son éloquence particulière. Prieur, c’est Charbel Nahhas, unanimement reconnu comme un homme de principes, et qui s’est employé, courant 2010, à travailler sans relâche pour donner des preuves dignes de ce nom au Hezb contre le TSL, surtout au niveau des Télécoms.
Prieur (Claude-Antoine Prieur-Duvernois). Officier de génie, toujours entouré de l’élite scientifique de son époque, savant lui-même, mais aussi organisateur des fabrications de guerre. Ce Prieur-là pourrait être Hussein Hajj Hassan, à la fois physicien et protagoniste du Hezb, qui n’a eu cesse de montrer ses deux visages durant l’année, celui de l’homme ouvert et chaleureux qui sait aussi revêtir le masque de la menace.
Couthon, alter ego de Nabil Nicolas. Certes, l’un était avocat et l’autre dentiste, mais les deux partagent les mêmes obsessions. Couthon avait fait voter, en 1793, l’abolition complète, sans indemnité, des droits féodaux et le brulement des titres féodaux, avant de s’en prendre plus tard aux privilèges de toutes sortes. Nicolas rêve d’en faire autant, à commencer par chez lui, au Metn. Et il n’y a d’ailleurs pas que les féodaux qui sont dans le collimateur : le patriarche maronite aussi. Si Couthon était un grand ami de Robespierre, auquel il demeurera fidèle jusqu’au bout, Nicolas donne souvent l’impression d’être une représentation mimétique de son grand compagnon, Michel Aoun, même truculence et même outrecuidances verbales à l’appui. L’étendue de ce talent nous a d’ailleurs été démontré plus d’une fois cette année.
Robespierre. Il n’y a qu’un seul Robespierre digne de ce nom au pays du Cèdre : Michel Aoun. Robespierre, grand planificateur et tacticien, incarnait la « tendance démocratique » au sein de la Révolution. Michel Aoun aussi, en principe. Surnommé « l’Incorruptible » par ses partisans, qualifié de « tyran » par ses ennemis, à l’instar du chef du CPL, Robespierre s’est débarrassé de tous ses rivaux encombrants de la Révolution, Hébert, Danton et tous les autres. Le fantasme le plus fou de Michel Aoun est d’en faire autant en milieu chrétien, pour en finir avec les Geagea, Gemayel, Chamoun, Eddé, Souhaid, Harb, etc. Les similitudes, nombreuses, sont troublantes. Sauf que Robespierre n’aurait probablement pas été jusqu’à proposer d’exhumer les restes de Louis XVI par exemple pour un nouveau procès – mais il faut dire que lui était déjà directement « parricide », ayant vote lui-même pour la mort du roi. Robespierre disait : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». L’homme qui s’est employé durant l’année 2010 à taxer tous ses adversaires politiques de « corrompus », de « pourris », de « vendus » et de « traîtres », Michel Aoun, devrait songer tous les jours à cette maxime extraordinaire.
Collot d’Herbois. Le plus radical des Onze. L’artisan de la Terreur. L’un des démolisseurs, avec Fouché, de Lyon fédéraliste. President, plus tard, de la Convention nationale, et un des artisans du décret d’arrestation de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Collot d’Herbois ne pourrait être, au sein des Onze locaux, que le vice-secrétaire général du Hezbollah, le cheikh Naïm Kassem, l’idéologue, la tendance dure, inébranlable, au service de la Révolution (iranienne) au Liban.
Barère. Barère, celui qui donnait un visage avenant, par son sens de la formule, son éloquence et sa verve à la Terreur révolutionnaire, c’est Wi’am Wahhab, qui nous annonce depuis des mois sur tous les plateaux de télévision, sourire aux lèvres et avec son franc-parler tant adoré par la populace, que, très bientôt, une cinquantaine de politiques, de journalistes et de magistrats seront kidnappés par notre Comité local du Salut public. Wahhab, digne d’un personnage des Chants de Maldoror de Lautréamont, un vrai diable à la figure d’un angelot. Mais le peuple l’aime, parce qu’il l’amuse, lui, quand il agite l’index…
Lindet. Ce pourrait être n’importe qui parmi les députés du CPL. Lindet ne mérite presque pas de siéger au sein de ce club très select de la Terreur. C’est, au sein du Comité, celui qui s’occupe surtout des finances, de l’agriculture, du transport, du commerce, etc. Mais très peu de politique, affirmant qu’il est là au « service des citoyens ». Il s’oppose ainsi à l’arrestation de Danton, refusant de « tuer des patriotes ». En souhaitant que les députés du CPL puissent, eux aussi, apprendre un jour à dire « non » aux actes qui s’opposent à leurs principes…
Saint-Just. Avec ce nom, ce ne pourrait être que Gebran Bassil. C’était d’ailleurs le plus jeune du Comité. Saint-Just ou « L’archange de la Terreur ». Révolutionnaire exalté, habile rhéteur, sévère, arrogant, il sait aussi être énigmatique et silencieux. Comme son équivalent français, le jeune ministre du CPL se bat, depuis son Batroun natal, contre « les partisans de l’ennemi ». Saint-Just est le favori de Robespierre, comme Bassil est le poulain de Aoun. Un homme d’Etat « comme on n’en a pas vu depuis Fakhreddine », avait en effet indiqué le chef du CPL en l’an I (2009). En l’an II (2010), Bassil est certainement celui pour qui les mots « sarcasme » et « condescendance » n’ont plus aucun secret.
Saint-André. L’un des promoteurs et des fondateurs du Tribunal révolutionnaire. Le résultat pourrait être une sorte de mélange hybride entre Ali el-Chami – pour les vertus diplomatiques (!!) de Saint-André (ou de Chami) – et d’Émile Lahoud – puisque Saint-André a œuvré pour la réorganisation de la marine en l’an II. Quoi qu’il en soit, c’est un personnage plutôt secondaire, qui mérite à peine de figurer sur l’œuvre, de même, d’ailleurs, que ses deux pendants libanais.
On verrait plutôt un Fouquier-Tinville, Accusateur du Tribunal criminel extraordinaire, siéger sur cette toile à sa place. Il apparaîtrait aussitôt sous les traits de Hassan Nasrallah. Mais cela est impossible, car on ne représente pas Hassan Nasrallah, pour ne pas déclencher de nouvelles émeutes révolutionnaires. Cela serait sacrilège, car Hassan Nasrallah est en communion invisible avec le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, tout comme les révolutionnaires de l’an II, Robespierre, Couthon et Saint-Just surtout, étaient en communion avec l’Etre suprême…
… Mais l’histoire ne dit pas si c’est pour cette raison que Michon n’a pas retenu Fouquier-Tinville dans sa toile imaginaire.
Regardez-les, les Onze, les régicides, ceux qui plantent des couteaux dans les flancs de l’État souverain et de la démocratie tous les jours. Il faut bien les immortaliser l’instant fugace d’une œuvre flamboyante, belle et méphistophélique avant que l’histoire ne rende enfin – bientôt – son verdict final à leur égard.
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