La flamme de la liberté ne s’éteindra pas

Michel HAJJI GEORGIOU

07/05/2013

Discours prononcé en arabe lors de la cérémonie du Parti national libéral en hommage aux « Martyrs de la Presse » à l’hôtel Printania – Broummana.

Le hasard a voulu qu’il y a environ soixante ans, ma famille ait obtenu la nationalité libanaise, sous la présidence de Camille Chamoun. Mes ancêtres avaient trouvé refuge au Liban à la recherche d’une liberté perdue en Anatolie, après l’entrée des Turcs dans la ville de Smyrne et son incendie. Le Liban, au début du XXᵉ siècle, et plus précisément Beyrouth, était alors le centre culturel et économique le plus important de la région, un modèle de pluralisme et de confiance des cultures et des civilisations, bien loin du racisme odieux que certains ministres pratiquent aujourd’hui.

Mon arrière-grand-père avait refusé de se soumettre aux Turcs de l’époque et s’était réfugié au Liban, à Beyrouth. Plus tard, ma famille est devenue libanaise, non pas par romantisme ou par slogans, ni seulement par sentimentalisme, mais par la force de la loi. Nous sommes devenus citoyens libanais. La ville nous a accueillis, nous a aimés, et nous l’avons aimée, en tant qu’individus citoyens, et non comme des groupes prédateurs cherchant à réduire la patrie à leur propre image, à leurs illusions et à une mythologie propre à eux. Et surtout, non comme des minorités en quête de privilèges parce qu’elles seraient effrayées par la liberté.

Soixante ans plus tard, le hasard a voulu que le Parti national libéral me rende hommage, après environ quinze ans de carrière journalistique. Il y a peut-être un lien symbolique fort qui m’unit à ce parti. L’image de Camille Chamoun, défiant la Faucheuse avec sa beauté et son élégance éternelles et immuables sur son lit de mort en août 1987, s’est imprimée dans ma mémoire d’enfant. Elle est restée comme un symbole de la force de la vie et de sa victoire inéluctable sur la mort. Quant à l’image de Dany Chamoun et de sa famille, en octobre 1990, soit l’image même de la barbarie dans toute son horreur, elle a arraché ce qui restait de mon enfance, ce que la guerre n’avait pas encore réussi à en mutiler avant cela.

Puis, en 1998, je suis entré à l’université, où mon professeur Élias Abou Assi m’a enseigné les concepts de la science politique et les complexités des relations internationales. Peut-être la leçon la plus précieuse que j’en ai tirée est l’importance – bien que rare aujourd’hui – d’une complémentarité possible entre politique, valeurs et principes. Quant au Raïs Dory Chamoun, il est probablement la personnalité politique que j’ai le plus interviewée au cours de ma carrière journalistique. Il était le seul, à l’époque de l’occupation, à dire les vérités telles qu’elles étaient, avec courage, sans concessions, sans démagogie, sans mégalomanie et en dehors du cadre du leader historique inspiré et éternel. Il reste fidèle à cette ligne, dans cette époque de folie et de désillusions successives…

Pour toutes ces raisons, je tiens à remercier le Parti national libéral pour cet hommage que je ne mérite pas, car je considère que tout ce que j’ai fait durant ces années n’est rien de plus que mon devoir, ni plus ni moins. De nombreux collègues méritent bien plus cette reconnaissance que moi. Je pense notamment, sans pouvoir tous les citer, à mes collègues à L’Orient-Le Jour, ou de l’association Journalistes contre la violence, ainsi qu’à de nombreux autres confrères courageux, qu’ils soient issus de la presse d’opinion ou d’investigation.

J’ai suis entré dans le monde du journalisme très tôt, après ma première année d’université, conscient de l’importance cruciale de cette période. Nous étions sous occupation, et la liberté était confisquée. Comme beaucoup de jeunes, j’ai alors considéré que notre engagement dans la lutte pour la restitution de la liberté était un devoir. Il était donc essentiel de s’impliquer dans un journalisme engagé, sur les traces de Michel Chiha, Georges Naccache, Ghassan Tuéni, Gebran Tuéni, et bien sûr, de mon professeur Samir Kassir . Et nous avons eu la grâce de trouver en ces temps un guide inspirant qui nous a insufflé la persévérance et l’amour de la liberté : le patriarche Nasrallah Sfeir.

J’adresse ici un salut particulier à May Chidiac, pour lui dire qu’elle est aujourd’hui, aux côtés de Marwan Hamadé, celle qui nous éclaire la route dans les épreuves.

May, tes souffrances, tes douleurs infinies, aucun esprit humain ne peut les comprendre ou les saisir pleinement. Je m’incline une fois encore devant toi avec recueillement, car tu portes dans ton corps toutes les douleurs de cette nation. Mais par ton courage, ta détermination et ta voix retentissante, tu portes aussi tous nos espoirs et tous nos rêves…

Ces jours étaient sombres, à cause de l’occupation et de ses séquelles – oppression, censure sous toutes ses formes – mais aussi à cause des conflits récurrents au sein même du camp souverainiste. Pourtant, malgré toutes ces difficultés, la volonté de vivre a triomphé en nous, et notre amour de la liberté a vaincu. C’est ainsi qu’a eu lieu le grand jour du 14 mars 2005, malgré l’horreur de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri.

Puis, ce mouvement de libération s’est répété dans tout le monde arabe, et aujourd’hui, le peuple syrien achève ce que nous avions commencé le 14 mars 2005, c’est-à-dire la victoire sur les oppresseurs et la défense des véritables opprimés.

Quant à nous, malgré toutes les entraves, nous devons être portés par l’espérance, car nous vivons aujourd’hui la fin d’une ère obscurantiste, avec la chute du tyran à Damas et l’acharnement du Hezbollah dans sa course suicidaire. Il faut espérer un avenir meilleur, une société qui croit en la finalité de chaque être humain dans cette nation, un être humain jouissant de tous ses droits naturels.

C’est pourquoi nous répétons encore une fois :

Non à l’État-zaamat, à l’État-jamaat, l’État des sectes et des communautés.

Non à l’enfermement dans des ghettos, à l’isolement, à la logique du nombre, des minorités et des majorités.

Non au tribalisme, au clientélisme, à l’autoritarisme, au monolithisme et à la violence.

Et oui, mille fois oui, à un État civil unique, égalitaire, fondé sur le droit, les libertés, la justice et la diversité.

Un État de démocratie, d’humanité et de respect des droits humains.

Un État de paix.

Car il n’y a pas de dignité humaine préservée sans un projet de paix, une culture de l’État de paix et un rejet de la violence et de la logique de l’élimination de l’autre.

En ce jour précis où nous commémorons les martyrs de la presse, nous réaffirmons que notre message est celui de la paix, de l’amour, de l’humilité et de la lumière.

Mais il n’y a pas de paix sans justice pour ceux qui ont assassiné nos héros au Liban et en Syrie.

Il n’y a pas de paix sans vérité et sans justice. Sinon, nous resterons enfermés dans un cercle vicieux, une spirale de la violence.

Au final, la flamme de la volonté de vivre ne s’éteindra pas.

Nous vivrons ensemble, citoyens libanais unis et libres, dans la ville de la paix, Beyrouth, comme en ont rêvé Samir et Gebran.


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