Michel HAJJI GEORGIOU
18/08/2024
Débattre au XXIe siècle devient de plus en plus difficile.
La récente polémique sur la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Paris le prouve bien.
Le pluralisme, pas plus que l’unité dans le respect des différences, n’est plus de mise.
Les signes annonciateurs étaient déjà là depuis longtemps.
Bercés par l’opium des droits de l’homme et de la révolution informatique, nous n’y faisons pas attention, c’est tout.
Plus la mondialisation avançait, plus, paradoxalement, l’idéal naïf du dialogue des cultures devenait impossible.
Il fallait, par peur de la proximité des différences, du fait de la terreur générée par le vivre-ensemble entre ces dernières, recréer… de la différence. Mais derrière des barreaux, des frontières, des enclos. Un peu comme au zoo, quoi. Ou au parc de Cluny.
C’est ce mouvement de repli dont le monde est témoin maintenant.
L’illusion de la fin de l’Histoire – avec la victoire de la mondialisation et de la globalisation, la mixité, l’abolition des frontières, des barrières douanières, la réduction des distances réelles grâce au progrès dans les transports, et virtuelles par le truchement d’Internet, Skype et les réseaux sociaux…
Tout cela s’est envolé symboliquement le 11 septembre 2001. Le terrorisme a récupéré le progrès et l’a retourné à son avantage pour en faire une culture de mort, investissant le virtuel avec la propagande et bridant le flux de la circulation un attentat après l’autre. Le libéralisme a renoncé progressivement à son prosélytisme démocratique, et Fukuyama s’est retrouvé débordé par Huntington et les néoconservateurs.
Il fallait des ennemis. Le monde ne peut pas vivre dans l’uniformisation. À trop se ressembler, on finit par éclater.
La chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique ont contribué à ouvrir le monde sous le règne de l’hyperpuissance américaine, à la manière d’une Rome impériale en expansion culturelle et économique permanente.
Ce monde-là éclate sous nos yeux. Le retour en force de l’identitaire, y compris aux États-Unis, à de quoi interpeller.
Le vivre-ensemble est devenu une honte, une calamité, une malédiction.
Pour vivre heureux, il faut vivre seuls… c’est-à-dire avec ceux qui nous ressemblent, essentiellement sur base du fait… qu’ils ne ressemblent pas aux autres…
Le problème dans cette logique de retour à des agglomérations de hordes primitives fondées sur le rejet de l’autre, c’est qu’elle n’est pas exclusive à un seul camp.
Il est vrai que Donald Trump, champion des pourfendeurs de la pensée 1968, ou Viktor Orban, sont devenus les chefs de file d’une résurgence de l’identitaire. Le symbole de l’homme fort, capable de déconstruire, de refouler, d’écraser l’autre, est devenu la norme universelle.
Mais le problème touche même l’école qui se revendique aujourd’hui des acquis de 1968 et du legs universaliste de la mondialisation.
Dans ce sens, la maladie du siècle, ce n’est pas la décadence fantasmée par les uns ni la montée inexorable du fascisme dénoncée par les autres. Ce n’est pas un affrontement entre l’ombre et la lumière, le passé et l’avenir, la réaction et le progrès.
Non, le mal du siècle, c’est le dogmatisme triomphant, la bien-pensance mâtinée d’intolérance, qui transforme l’idéal en absolu, la critique en blasphème, la contradiction en trahison.
Face au conservatisme puritain, qui veut restaurer un ordre figé sous couvert de tradition, se dresse un néo-puritanisme progressiste qui, au nom de l’émancipation, glisse lentement vers l’ostracisme et la censure. Deux formes d’intégrisme qui, sous des prétextes opposés, en viennent à imposer une même rigidité morale.
L’un réclame l’homogénéité du terroir, l’autre applique la logique du tribunal idéologique. L’un prêche le repli identitaire, l’autre célèbre la déconstruction systématique. Mais les deux procèdent du même mouvement : refuser à l’autre le droit d’exister hors de leur cadre de référence.
Car il ne s’agit pas de préserver une culture ou de défendre une minorité, mais bien d’imposer un dogme. Et le dogme ne tolère ni nuance, ni ambivalence, ni espace de négociation. Il désigne des traîtres, traque les hérétiques, construit des bûchers. Une savonarolisation du monde – tartufferie supplémentaire, mais qui réussit néanmoins à haranguer les foules en mal d’idéal… et de haine.
Il faut bien haïr quelqu’un pour construire son identité. Pour exister.
Raymond Aron, pourtant conspué à son époque par une gauche déjà dogmatique, l’avait compris : la politique n’est jamais un combat entre le Bien et le Mal. C’est une zone de frottement entre des intérêts divergents, un équilibre toujours instable, mais jamais définitif. C’est quand un camp prétend incarner la Vérité qu’il devient dangereux – qu’il soit réactionnaire ou progressiste.
C’est là l’ironie tragique du mimétisme : en croyant s’opposer radicalement, ces extrêmes se renforcent mutuellement. Chaque injonction à la pureté crée son contraire. Chaque censure appelle une répression en retour. Le wokisme radicalise les réactionnaires ; les réactionnaires justifient le wokisme.
L’on pense naturellement à Claude Lefort, lorsqu’il rappelle que la démocratie n’est pas un système figé, mais un espace de tensions irréductibles. Le pouvoir n’y appartient à personne. Il ne peut être monopolisé par un dogme, une caste, un groupe auto-proclamé « légitime ». Chaque tentative de stabiliser définitivement le débat par l’imposition d’une vérité unique mène à la fermeture de l’espace démocratique.
Nous sommes précisément dans ce moment où les adversaires cherchent à refermer l’espace public, à en exclure l’élément dérangeant, à remplir le vide démocratique par une certitude absolue.
D’un côté, un conservatisme nostalgique qui rêve d’un passé mythifié où les rôles étaient fixes, les identités claires, les hiérarchies immuables. De l’autre, un progressisme inquisitorial qui cherche à régenter le langage, réécrire l’histoire et purger la société de ses impuretés idéologiques.
Or, lorsque la démocratie devient un champ de bataille idéologique, la violence suit toujours.
Le conflit wokisme/réactionnisme annonce un monde où l’échange d’idées n’existe plus, où l’on ne discute pas, on juge. Où chaque prise de parole est un risque, où l’espace public devient un terrain miné.
Les signes de cette apocalypse sont déjà là : dans la frénésie de dénonciation, où le soupçon suffit à faire d’un individu un paria ; dans la crispation identitaire, où toute altérité est vécue comme une menace ; dans un rétrécissement de l’espace du débat, où les idées se radicalisent faute de contradiction féconde.
Le problème c’est que, comme le pensait René Girard, le mimétisme pousse toujours à la violence sacrificielle. Quand deux camps se détestent au point de vouloir s’anéantir, la société cherche un bouc émissaire.
Qui sera ce bouc émissaire ? Les modérés, les sceptiques, ceux qui refusent de choisir un camp ?
Les modérés seront accusés de mollesse. Les sceptiques seront traités de réactionnaires. Les humanistes seront dépeints comme des naïfs.
Mais ce n’est pas nouveau. L’histoire est pavée de ces moments où la liberté fut broyée entre deux dogmes antagonistes qui, en réalité, ne faisaient que se renforcer mutuellement.
Alors, faut-il choisir entre la réaction et la déconstruction ? Entre le retour à l’ordre ancien et la refonte totale du réel ?
Non. Il faut défendre l’espace même qui permet à ces tensions d’exister sans que l’une d’elles ne prenne le pas sur l’autre.
Un centre vivant s’avère plus que jamais nécessaire. Ce centre, cette « modération », n’est ni une posture tiède ni une zone de compromis fade, mais une dynamique de résistance contre toutes les formes de dogmatisme.
Car ce centre n’est pas un espace neutre. Il est un champ de bataille en lui-même, mais un champ où les armes sont la parole, la raison, le doute, la nuance.
Avec Aron, il nous faut refuser le manichéisme idéologique et comprendre que la liberté n’a pas d’ennemi unique. Elle est menacée par tous ceux qui veulent imposer leur Vérité, d’où qu’ils viennent.
Avec Lefort, il nous faut défendre la démocratie non pas comme un régime stable, mais comme un vide à protéger, un espace ouvert où rien ne doit être figé, où le débat demeure possible.
Ce que nous devons préserver, ce n’est pas un dogme, ni un modèle unique de société, mais la possibilité même d’un désaccord fécond.
L’alternative à cela existe.
Elle s’appelle chaos.
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