James Earl Jones, le rédempteur du cinéma 

Michel HAJJI GEORGIOU

09/08/2024

Entrecoupée par le respirateur qui la maintient en vie, la voix semble comme perdue tout au fond de sa propre nuit.

C’est celle d’un homme asphyxié, rongé par les démons du remords, de la colère, de la haine, du pouvoir. 

Un homme ?

Pas tout à fait.

Une créature qui a vendu son âme au diable et, avec, son humanité. 

Un mort-vivant. 

Un monstre. 

La silhouette est tout aussi impériale que terrifiante dans son armure des ténèbres. 

Mais c’est cette voix sépulcrale qui la rend glaçante. 

En 1977, le monde entier découvre, abasourdi, avec des étoiles plein les yeux, l’univers enchanteur de Star Wars.

George Lucas vient de révolutionner le cinéma – ou, du moins, un certain type de cinéma grand public – ce que Star Trek avait déjà contribué à faire avant lui à la télévision.

Petits et grands sont également fascinés. Et la fascination continue, près de cinquante ans plus tard, transmise de génération en génération. 

Des personnages attachants et mythiques, il s’en trouve à foison dans l’univers de Lucas.

Le christique Luke Skywalker, qui doit prouver à lui-même qu’il est bien le messie attendu par la galaxie, le dernier des Jedi. Mark Hamill, le jeune acteur fragile au visage enfantin qui incarne ce rôle titanesque, ne s’en remettra jamais vraiment. 

La princesse Léa, cheffe de rébellion farouche, espiègle, d’une candeur virginale, sortie tout droit de l’univers d’un Akira Kurosawa. Carrie Fisher non plus, dont l’image presque nue en esclave du grotesque Jabba the Hut restera fixée dans toutes les mémoires, ne pourra jamais vraiment s’extirper de cette persona. 

Le cynique, amoral et pourtant chevaleresque Han Solo, qui lance enfin la carrière de Harrison Ford après des années de disette hollywoodienne, et qui préfigure l’Indiana Jones de Steven Spielberg ou encore le Kurt Russell de Escape From New-York de John Carpenter, pour ne citer que ceux-là. 

Le sage-moine avec sa barbe blanchie, dernier samouraÏ d’un monde disparu, Obi-Wan Kenobi, incarné par un Alec Guiness magistral, mais qui ne sait pas tout à fait comment il a fini dans un tel décor… 

Et puis tous les personnages secondaires : Chewbacca, D2-R2, C3PO, Yoda, Lando Calrissian, Palpatine… 

Mais, de tous, c’est Darth Vader, figure méphistophélique, faustienne par excellence, qui reste la plus frappante. 

Darth Vader, c’est l’incarnation de Maldoror de Lautréamont, l’Étoile du matin déchue, qui a basculé dans le trou noir du Mal. Il y a perdu son humanité, devenant un suppôt des ténèbres, la plus merveilleuse des étoiles noires.

Oui, le visage sombre de la force est effectivement séduisant. 

Vader, fabriqué sur le modèle d’un samouraï mécanisé, aveuglément commandé par son empereur, est beau en apparence. 

Le plus beau des monstres.  

Dans ce sens, il est l’émanation métaphorique des modèles totalitaires – le führer de la galaxie, au service de Satan. 

Et, à ce titre, il représente la figure symbolique du père sombre, cruel, tyrannique – l’Ombre oppressante, le Dark Father.

Car qu’est finalement Star Wars, sinon un Hamlet intergalactique ? 

Pour donner une substance vocale à un personnage damné, sans visage, cloîtré dans une prison de métal, il n’y avait que James Earl Jones, qui vient de s’éteindre à 93 ans.  

Grâce à son timbre distinctif, cette voix ample de Stantor, Jones donna ainsi un corps sans corps à Vader.

Une essence du Mal. 

Si bien que le monstre de Lucas devint un halètement d’un zombie étouffant dans les entraille de la terre, ou d’un démon souffrant les supplices les plus abominables au fin fond de l’enfer. 

Naturellement, et à raison, la pop culture ne retiendra de James Earl Jones que cette voix iconique. 

Mais Jones était beaucoup plus que cela. 

Il n’était pas que le Louis Prima du cinéma. 

Acteur très éclectique, il n’avait pas peur des rôles « grand public », pour le meilleur et pour le pire – comme dans Conan the Barbarian, où il campe un autre vilain mémorable, Thulsa Doom. 

Sa stature, son panache et sa voix de baryton donnaient de l’envergure même aux personnages les plus improbables dans les films les plus superficiels. 

Le meilleur exemple de cette noblesse reste son rôle de roi imposant, dubitatif et doux-dur dans Coming to America (1988), où il arrive à tenir la dragée haute à un Eddie Murphy au summum de  son cabotinage, délire de nouvelle star oblige. 

Jones, c’est ce rire immense, dévastateur, poitrinaire, solaire, caverneux, contagieux. 

Charismatique, doté d’une présence rassérénante, vivifiante et débonnaire – larger than life – et d’une tonalité unique – Jones pouvait tout jouer. 

Pourtant, c’est essentiellement mû par une volonté de dompter sa colère qu’il était entrer dans le monde du théâtre et du cinéma – car l’homme à la voix d’or est né de la détermination d’un enfant qui bégayait…

Faut-il s’étonner, partant, qu’il ait fini en Vader, prisonnier d’une armure, incapable d’étouffer sa rage ontologique ? 

Mais trêve de Star Wars

James Earl Jones, c’est aussi des seconds rôles de composition pour de grandes oeuvre de la télévision, comme  l’inégalé Jesus of Nazareth (1970) de Franco Zeffirelli, le mémorable Guyana Tragedy: The Story of Jim Jones (1980) avec un Powers Boothe troublant, perturbant dans le rôle-titre, Merlin (1998) ou encore le magnifique The Reading Room (2005). 

Jones, c’est aussi des thrillers exaltants : l’amiral Greer du haletant The Hunt for Red October (1990) de John McTiernan avec un Sean Connery légendaire, qui clôture en toute majesté l’ère des films d’espionnages d’une bipolarité américano-soviétique agonisante. Il reprendra d’ailleurs le rôle de l’amiral Greer dans Patriot Games (1992) et Clear and Present Danger (1994), tous deux de Phillip Noyce… Jones, c’est encore Sneakers (1992)  de Phil Alden Robinson, l’un des premiers thrillers informatiques du cinéma, avec un casting de rêve : Robert Redford, Sidney Poitier et le regretté River Phoenix… 

Mais James Earl Jones, c’est surtout des films d’auteurs : The Great White Hope (1970), Claudine (1974), Gardens of Stone (1987) de Francis Ford Coppola, Matewan (1987) de John Sayles, Cry the Beloved Country (1995), A Family Thing (1996)… Et dans une catégorie à part, un film poignant, magique, inoubliable : l’onirique Field of Dreams (1989) de Phil Alden Robinson, avec Kevin Costner et un Burt Lancaster mythique. 

Jones y joue Terence Mann, un écrivain reclus inspiré de J. D. Salinger, ancien militant des années 60. Un homme désabusé, amer, qui ne veut plus entendre parler du monde… et, comme Vader, en quête de rédemption. 

Cependant, son meilleur rôle, le plus déroutant, le plus bluffant, reste l’un de ses tous premiers, dans un film-culte, parfaitement inclassable, complètement oublié et presque introuvable aujourd’hui : celui du docteur halluciné dans End of the Road (1970) d’Aram Avakian. 

Un film dérangeant, sordide, parfaitement dans l’ère des trips acides sur celluloïd affectionnés à l’époque par les Dennis Hopper, Bruce Dern, etc. 

Dans cette relique du cinéma psychédélique qui mérite d’être redécouverte, Jones y campe le directeur d’un amyle psychiatrique, le Dr. D., un gourou qui veut « guérir » les gens. 

Un faux-prophète manipulateur, fasciné par le pouvoir, obnubilé par l’expérimentation sur l’esprit humain. 

Un docteur du IIIe Reich, qui se prend pour un sauveur, mais qui n’est qu’un tortionnaire. 

Un monstre, comme Darth Vader. 

Mais, ici, point de salut. 

Rien que la spirale, l’impasse de la folie. 

Comme pour la secte de Jim Jones. 

James Earl Jones était un génie. 

Capable de transcender le dualisme obscurité/lumière, bien/mal.

Stanley Kubrick, le visionnaire du 7e art, avait sans doute pressenti cela lorsqu’il lui confia, en 1964, son tout premier rôle au cinéma dans Dr. Strangelove – celui du lieutenant Lothar Zogg, l’officier chargé de la navigation et du guidage des bombardiers B-52. Un homme calme, grave, rationnel, le fonctionnaire consciencieux et compétent qui contribue à la mise en oeuvre de l’apocalypse. 

Au-delà du Lt. Zogg, qui résonne dans l’habitacle d’un B-52 porteur de la fin du monde, et de Darth Vader, le héros maudit, qui, de sa prison d’acier, aspire à – ou respire déjà – l’annihilation de l’univers…  il y a la voix – la voie ? – de la vie pour échapper au néant – celle, royale, chaude, rassurante de Mufasa, le papa aimant et solaire du Lion King (1994) Simba. 

Le papa à ressusciter par la mémoire et l’action.

L’anti-Vader par excellence. 

Mufasa, c’est Darth Vader sauvé, touché par la grâce, érigé en modèle.  

Grâce à James Earl Jones, Luke Skywalker a enfin retrouvé son Anakin, le père héroïque fantasmé et perdu. 

Mais, pour ce faire, il a dû affronter le côté obscur de la force… et se transfigurer en Simba.  

James Earl Jones, le rédempteur du cinéma, n’est plus.

Les étoiles s’ouvrent à lui. 

Mais il y a fort à parier qu’elles ne seront pas, comme celles de Vader, faites de ténèbres. 


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