Michel HAJJI GEORGIOU
12/11/2024
Au-delà du politique, la rupture du Hezbollah avec la réalité s’avère peut-être impossible à combler.
C’est en tout cas la conclusion symbolique qu’il est possible de tirer de la conférence de presse tenue hier par le porte-parole du parti, Afif Naboulsi, au milieu des ruines de la banlieue sud de Beyrouth.
Le discours du Hezbollah ferait la joie d’un psychiatre.
D’une part, il affirme vouloir poursuivre une guerre dans laquelle il s’est engagé en décidant d’unifier les fronts – non par empathie pour la cause palestinienne, mais par calcul cynique – en l’occurrence, préserver sa légitimité en tant que résistance et maximiser les conditions de négociation de son tuteur à Téhéran. Les raisons de cet entêtement sont diverses et forment un mélange complexe d’idéologie millénariste, d’ultra-réalisme, de souci d’une crédibilité à maintenir et de servitude volontaire au nom du vilayet e-faqih.
De l’autre, il supplie les autres – quiconque – de proposer une initiative à même de le sortir du bourbier dans lequel il se trouve – exactement comme en 2006. Sauf que cette fois, c’est non plus à Fouad Siniora, mais à Nabih Berry que la mission échoit. Ce dernier concentre actuellement tous les pouvoirs institutionnels, avec l’aval du Hezb. Sa fonction latente, son utilité, est justement de servir de coursier légal, de façade politique et diplomatique à la Milice, et de resquilleur des institutions lorsque la nécessité se présente. Berry est assigné à ce rôle depuis le 8 mars 2005, c’est-à-dire depuis que le Hezbollah s’est autoproclamé successeur du régime syrien dans la défense de la moumanaa. Depuis, Berry est un agent de liaison entre le Hezbollah et l’État, et entre la Milice et la communauté internationale. Il représente la face « présentable », douce, du parti pro-iranien – l’autre, celle du gauleiter menaçant et terrifiant, étant dévolue à Wafiq Safa.
Un cas d’école de dissonance stratégique.
Cette situation bipolaire est l’expression parfaite de l’Ouroboros que constitue la violence une fois qu’elle est enclenchée.
Le plus triste est sans doute de constater que la tragédie vécue par le Liban – et spécifiquement par le Hezbollah, son « foyer révolutionnaire » et, plus largement, la communauté sur laquelle il possède un droit de vie et de mort, n’a jusqu’à présent suscité aucune remise en question, aucune introspection sur what went wrong. Encore faudrait-il qu’il perçoive la tragédie autrement que comme une « victoire divine » en gestation, portée par une solution diplomatique conclue par d’autres…
Non, pas la moindre remise en question.
Preuve en est, l’insupportable ton de condescendance, de haine et d’accusations de traîtrise qui continue de dominer contre tous ceux qui refusent le diktat du Hezbollah. Un comportement insupportable face à l’élan de solidarité dont les Libanais, toutes catégories confondues, ont fait preuve vis-à-vis des déplacés de la guerre, partisans du Hezb compris. Le plus inquiétant dans ce cadre, c’est que cette attitude n’est pas sans provoquer une réaction mimétique de la part des autres composantes libanaises, qui n’avaient pas besoin d’une raisons supplémentaire pour vouer le parti pro-iranien aux gémonies. Trop de comportements tyranniques, sévices et crimes commis durant des décennies, et un sentiment d’impuissance face à l’impunité totale de la force brute, ont nourri ça et là une volonté de justice chez les victimes commuée en désir de vengeance.
Le Hezb se borne à distribuer les mauvais points aux Libanais. Et pourtant, le traître s’est avéré être tout à fait aux antipodes de ce qu’il affirmait mordicus durant des décades pour asseoir son hégémonie et mieux terroriser les autres composantes du pays. Le fameux « environnement favorable », le terreau des traîtres était bien « à l’intérieur », mais, comble du comble… pas chez les autres ! À l’intérieur du cercle étroit du Hezbollah et de son parrain régional !
À la décharge du Hezbollah, l’on arguera qu’il est difficile de garder la tête froide et de réfléchir avec lucidité sous le feu des canons ennemis, des liquidations en série et des massacres de civils transformés en « dommages collatéraux » de guérilla urbaine… Mais de là à exprimer une volonté de poursuivre ce carnage suicidaire et d’entraîner l’ensemble du peuple libanais dans une aventure délirante que la majorité refuse… le Hezb fait preuve d’un toupet phénoménal !
Pourtant, il est temps que le parti qui a dominé par la force la scène chiite depuis trois décennies tire à son tour les leçons d’une expérience indigente menée avant lui, à tour de rôle, par toutes les communautés au cours du demi-siècle écoulé. À savoir que la quête sans fin de puissance et de suprématie d’une açabiya, l’esprit de corps communautaire qui ne se mobilise qu’à des fins politiques et contre les autres, mène à chaque fois au même résultat : l’implosion-suicide de la communauté qui s’y risque – et, avec elle, un désastre collectif national.
Que le Hezbollah s’obstine à persévérer dans son suicide, c’est son affaire. Tant pis pour lui.
Mais qu’il n’entraîne pas dans son délire eschatologique la communauté chiite et le Liban.
Il existe pourtant une alternative à l’impasse suicidaire de l’hyperpuissance communautaire : le retour à l’esprit du vivre-ensemble, la réintégration dans la communauté libanaise nationale plurielle d’égal à égal, sans complexe d’infériorité compensé par un complexe de supériorité et en bullying des autres.
Cela suppose une rupture définitive avec la culture de la violence et les valeurs qu’elle induit – l’adhésion à une culture de mesure, de pondération, de dialogue, d’empathie et de paix.
Un choix de vivre ensemble pour l’avenir de nos enfants plutôt que de mourir ensemble pour les autres.
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