Michel HAJJI GEORGIOU
29/01/2025
L’événement est historique.
Ou, du moins, c’est ce que l’on prétend.
Ahmad el-Chareh a dissous le parti Baath.
Vingt-deux ans après son frère ennemi irakien, la machine à tuer diabolique des Assad a enfin rendu son dernier souffle, après avoir ravi des centaines de milliers de vies humaines tout au long d’un demi-siècle de règne infernal.
Le soulagement n’est pas que syrien.
Avec la fin du Baath, c’est l’ensemble de la région qui respire mieux.
Le Moyen-Orient est plus léger.
Un élément fondateur de la culture de la haine, de la violence, de la barbarie, n’est plus.
Un suppôt du Mal, sinon l’incarnation du Mal lui-même.
Michel Aflak aurait-il pu prévoir que son idéologie se transformerait en l’un des plus grands outils de tyrannie, de persécution, de torture et d’exécution de l’histoire moderne – l’équivalent du régime nazi dans le monde arabe ?
Sans doute pas.
Mais qu’a-t-on dissout au juste ?
Le Baath n’était plus un parti depuis longtemps.
Fondé sur des bases révolutionnaires, il avait cessé d’exister dès son arrivée au pouvoir – ou, plutôt, dès qu’un certain Hafez el-Assad avait concentré en lui, son clan, sa communauté – le parti, ses structures et son idéologie.
L’âme du Baath en fut souillée à jamais. Irrévocablement.
La Syrie baathiste n’exista plus.
Il n’y en eut plus que pour la Syrie d’Assad.
Toute l’histoire, la culture, la société d’un pays fut ainsi réduite au seul nom d’un dictateur malade, narcissique et sadique.
À ses seuls caprices.
À sa seule mégalomanie froide et vampirique, calculatrice et sanguinaire.
Au-delà de ses victoires, de sa conquête du Liban, des massacres de Palestiniens et de Syriens, la plus grande réalisation de Hafez el-Assad fut sans doute de faire de son parti un fétiche creux, un emballage communautaire destiné à masquer la confiscation du pouvoir par une caste militaro-communautaire, au nom de minorités qu’il prétendait défendre en les écrasant pourtant comme la majorité .
Une opération chirurgicale menée avec le scalpel d’un boucher, tranchant tout ce qui, au sein du parti ou de la société portait encore la trace d’un embryon de pensée.
Le Baath devint un instrument d’intimidation, de torture et de répression du peuple syrien. Pas même un monstre bureaucratique. Rien qu’un appareil idéologique de terreur, mené par une armée de services de renseignement, les moukhabarats, un polype tentaculaire, mafieux et désarticulé, dont le seul centre, la seule tête était celle du dictateur lui-même, paranoïa oblige.
Car ce qu’Assad extermina en premier, ce ne fut pas les Frères musulmans, la Gauche syrienne, le Parti syrien national social, ou les peuples libanais et syriens.
Ce fut le Baath lui-même, et même pas en le alaouisant – en l’assadisant.
Le tyran était conséquent avec lui-même. Comment aurait-il pu tolérer encore un mouvement qui rêvait d’être l’architecte d’une modernité arabe ? Son avènement était à la fois la révolution, le socialisme et la modernité. Sinon la fin de l’Histoire. N’était-il pas plus grand que Lénine et Nasser à la fois ?
Dès lors, le parti ne fut plus qu’une coquille vidée de sa substance, tapissée d’un seul dogme : celui de la mise à mort de tous ceux qui osaient défier la toute-puissance de l’Un, le Léviathan, Big Brother, Sauron, celui devant lequel il fallait se soumettre pour l’Éternité, et même après.
Jusque dans la tombe.
Jusque dans le cosmos.
À travers le parti, la Syrie devînt un vaste camp de concertation confié à des ex-officiers nazis et des gardiens de goulags, où chaque citoyen devait prouver chaque jour, comme dans Le Procès de Kafka, qu’il n’était pas coupable d’un quelconque crime virtuel, qu’il n’était pas un traître, qu’il ne méritait pas de finir pendu, fusillé, ou suicidé.
Un outil sans autre fonction que de gérer la stagnation et d’organiser le désespoir.
L’espoir c’est la peur.
L’unité c’est la soumission.
Le rêve révolutionnaire, c’est le marché noir.
La liberté, c’est le régime.
Assad ne gouvernait pas que la chair. Il ne gouvernait pas que les âmes. Il gouvernait les atomes, le cosmos. Il avait le pouvoir d’abolir le ciel, les étoiles, le soleil, et de livrer la terre entière aux éclipses et aux trous noirs.
Il était l’Architecte de l’Univers.
Le Maître absolu du Temps.
Il fallait tous les jours adresser des remerciement au tyran-démiurge parce que, du haut de son infinie, impériale magnanimité, il consentait à ce que vous respiriez encore.
Le cauchemar absolu d’une Hannah Arendt.
Bachar el-Assad, lui, ne sera que le clone dégénéré du Père. Un peu comme l’histrion de Game of Thrones, Joffrey Baratheon. Un bébé mal allaité, complexé par l’image du père, dépassé par la stature de son frère aîné et la folie de son frère cadet, et à la recherche d’un joujou pour compenser son infériorité, dans une orgie de feu et de sang… sur des airs de Right Said Fred…
Sous la cruelle et grotesque caricature Bachar, le Baath, qui a poussé hier ses dernières exhalaisons, n’était plus en fait que le pressoir de Saydnaya : un instrument de broyage, un mécanisme d’effacement, une machine à déchiqueter les dissidents, à faire disparaître leur chair dans les entrailles du système.
Rien qu’un baril de poudre made in Iran and Russia, avec contrôle de qualité israélien.
Chareh, en médecin-légiste, n’a fait que signer l’acte décès.
Il en était grand temps.
La charogne mort-vivante, pourrissante, putride, en quête de son âge d’or stalinien, empoisonnait le monde entier.
Qu’elle pourrisse désormais en enfer, avec ses semblables, au fin fond du neuvième cercle concentrique de l’enfer… sous le règne de leur père de prédilection, le maître éternel des démons de l’humanité.
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