Lettre ouverte à Joseph Aoun, Président de la République, et Nawaf Salam, Premier ministre désigné
Michel HAJJI GEORGIOU
02/02/2025
Janoubiya
À la mémoire de Lokman Slim,
M. le Président,
M. le Premier ministre désigné,
Le 4 février 2021, le corps de Lokman Slim était retrouvé criblé de balles. Et voilà que, quatre ans plus tard, son dossier est classé. Bien entendu, pas de suspects, pas d’accusés, pas de justice. Rien.
Un crime parfait dans un État où l’impunité n’est pas un dysfonctionnement, mais un mode de gouvernance.
Mais les Assassins ne s’arrêtent jamais à une seule mise à mort.
Ils tuent toujours deux fois.
La première balle vise la chair, pensant ainsi anéantir les idées. La seconde, elle, efface la mémoire. Elle tue la vérité.
Aujourd’hui, la liquidation de l’enquête n’est rien moins qu’une seconde exécution de Lokman Slim. Une exécution judiciaire. Politique, dans son essence même.
Une seconde ? Peut-être une troisième même, après l’infâme campagne sur les réseaux sociaux qui visait à salir sa mémoire.
Ne nous y trompons pas : cette impasse judiciaire n’est pas une coïncidence. C’est un choix. Un choix d’État. Car les balles ne visent pas l’homme seulement. Derrière, c’est la République qu’on assassine. Non seulement à chaque fois qu’on tue, mais à chaque fois aussi où ses bourreaux revendiquent ouvertement, effrontément leur crime, sans risque d’être inquiétés.
Depuis des décennies, le Liban s’est habitué à baisser la tête devant le Parti des Assassins, ou, naguère, face à l’entreprise familiale tyrannique syrienne déchue ; à raturer la vérité dans ses rapports d’enquête ; à maquiller les évidences sous prétexte d’« équilibre » ou de « complexité ».
La règle d’or des mafias, après tout, c’est l’omerta. Et Le Liban n’y fait pas exception.
Pourquoi Lokman Slim ? Parce qu’il ne se contentait pas d’écrire l’histoire : il la défiait. Il ne disséquait pas seulement les mécanismes de l’oppression : il les brisait. Après l’explosion du port de Beyrouth, alors que tant d’autres cherchaient à diluer les responsabilités, il avait osé nommer les coupables. Il avait dit ce que beaucoup pensaient tout bas : le Hezbollah et le régime Assad sont les architectes de la destruction du Liban. Et il savait ce que cela impliquait. Il savait que la machine de mort s’était déjà mise en marche contre lui. Perfide et sûre de son invincibilité, elle le lui crachait au visage chaque jour, bruyamment, à travers ses cybermiliciens. Le fameux « silencieux ». Les Assassins ne se privaient pas de lui dire, fort de leur invincibilité, de leur sentiment d’appartenir à une sorte de garde prétorienne sacrée, qu’ils voulaient loger une balle dans la tête.
Avant lui, Samir Kassir, entre autres, avait eu le même courage, et subi le même traitement. Il avait exposé les rouages du régime de la terreur. Samir avait levé le voile sur la stratégie du chaos organisée par Damas et ses relais libanais, fidèle à la pensée de Michel Seurat. Il avait poursuivi le combat contre l’État de barbarie. Et, comme Seurat, il avait été réduit au silence par la seule rhétorique que connaissent les régimes de la terreur : la violence brute. La voiture piégée.
Lokman, Samir, Michel Seurat font partie d’un long cortège de martyrs de la libre parole, de la libre pensée. Tous ces morts sont des gardiens de la vérité. Ils ne sauraient être réduits à une simple commémoration annuelle. Leur sacrifice, leur legs est le dernier rempart séparant l’État du gang, le droit de la servitude.
Dans la confrontation avec le despotisme et la violence politique, il n’y a que deux possibilités, deux options. Celle de Winston Churchill et celle de Neville Chamberlain. Nous savons bien comment cette histoire finit. La voie de Chamberlain – le compromis politique inégal pour maintenir la paix civile à n’importe quel prix – ne mène in fine qu’à la capitulation des gens de bien face au suppôts de la guerre. Et le Liban a payé un prix exorbitant depuis 1969 du fait de cette équation mensongère. Combien de fois faudra-t-il encore répéter l’expérience ?
Cette formule indigente, cet acte sinistre et tragique, les Libanais n’en veulent plus. Il souhaitent en finir une fois pour toutes avec le cartel qui a mené le pays au fiasco politique, social, économique et financier. Quand bien même le pire de tous reste l’effondrement moral, qui a conduit le pouvoir à s’incliner face aux tueurs à défaut de leur faire face, à cohabiter avec les armes illégales au lieu de rétablir le monopole de la violence légitime, à protéger les criminels au lieu de les punir.
Les Libanais vous ont exprimé un soutien inégalé dans l’espoir que vous serez capables de générer un changement de fond. Ils veulent une autorité à même de prendre des décisions difficiles, pas un nouveau pouvoir qui se contente de gérer la crise. Sinon, le désenchantement sera cette fois cataclysmique. Un coup de grâce, pas moins.
La réforme ne commence pas avec des discours.
Elle commence par un choix, un acte de courage – celui de prendre son destin en mains.
Refuser toute concession au Hezbollah, tout partenariat avec lui n’est pas une tactique. C’est une nécessité existentielle. On ne bâtit pas un État sur des fondations pourries.
.ما بُني على باطل فهو باطل
Les assassins de Lokman Slim, de Samir Kassir, des figures de la deuxième indépendance, les bourreaux du peuple syrien, les architectes du 7 Mai et du 4 Août, les gardiens de Saydnaya-Land, n’ont pas leur place dans les cercles du pouvoir.
Ils ne devraient pas être des interlocuteurs, encore moins des partenaires. Ils devraient être mis au ban de la République, non célébrés et cajolés. Leur seule place est devant un tribunal, sur le banc des accusés, dans l’attente d’un verdict implacable de la justice des hommes. Même si certains juges plient l’échine à l’heure actuelle.
Le jugement de l’Histoire, impitoyable, ne s’est pas fait attendre.
Le vôtre devrait être encore plus fracassant.
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