Laissons Wissam Saadé en paix, les malfrats sont ailleurs

(Lettre ouverte à Joseph Aoun)

Michel HAJJI GEORGIOU

30/05/2025

Monsieur le Président,

Lorsqu’un professeur d’université, un intellectuel, un philosophe, un érudit de la trempe de Wissam Saadé voit sa maison perquisitionnée par la Sûreté générale, son ordinateur, son téléphone et son passeport confisqués, et se retrouve convoqué à comparaître devant le tribunal militaire, il est difficile de ne pas faire un bond de 25 ans en arrière, du temps où le sinistre Jamil Sayyed faisait la loi et persécutait sans vergogne une personnalité académique comme Samir Kassir. Pas forcément pour pointer du doigt une répétition de l’histoire, mais pour souligner que les souvenirs traumatiques ont la vie dure, et que les habitudes reviennent vite au galop sans gardes-fous solides.

Rien se saurait justifier une telle procédure qui est, en soi, une aberration. Quelles que soient les raisons invoquées pour la justifier – qu’elles soient liées à une publication, une prise de parole, un engagement, une opinion, une suspicion, un faisceau de déductions… –, une telle démarche à l’encontre d’un universitaire est injustifiable. Non pas parce qu’un professeur serait au-dessus de la loi, mais parce que le recours à l’intimidation sécuritaire, sans transparence ni cadre judiciaire ordinaire, constitue une dérive. On ne perquisitionne pas un enseignant d’université sans que la République elle-même en ressorte diminuée. Si l’appareil sécuritaire a agi de son propre chef, cela est grave, et s’il a agi sans qu’aucune autorité politique concernée ne soit tenue au courant de la démarche, cela l’est encore plus. 

S’il est question, comme cela circule sur les réseaux sociaux, de soupçons de contacts avec d’éventuels collaborateurs avec l’ennemi, il faudrait sans doute commencer par interroger tous ceux qui, au sein de la classe politique, y compris dans les milieux qui se prévalent de la « résistance », entretiennent sans honte aucune des relations directes ou indirectes avec ce dernier.

Du reste, il paraît vraiment difficile de douter de l’allégeance libanaise de Wissam Saadé, qui avait mené la marche estudiantine pour libérer le village d’Arnoun en 1999 – entre autres positions hostiles à toutes les tutelles, ingérences et occupations, et aux injustices et dérives à tous les niveaux.

Monsieur le Président, 

Vous avez été élu en promettant une réforme de l’État et une rupture avec l’ordre ancien. Vous avez prêté serment de respecter la Constitution, de renouer avec l’esprit de cette dernière, si malmené au cours des dernières décennies. Or l’appareil sécuritaire continue de fonctionner selon des réflexes anciens. Il y a dans cette affaire un usage de la force publique hérité des logiques de la tutelle syrienne, où l’arbitraire remplace le droit. Se taire devant ce type d’agissements, c’est les endosser.

Vous avez donné, dans les premiers jours de votre mandat, des signes positifs au niveau de la liberté d’expression. Ce crédit ne saurait être dilapidé par un glissement vers une forme de régime sécuritaire à l’heure où le Liban a plus que jamais besoin, après de longues années cauchemardesques, de renouer avec les fondements de sa démocratie.  

Dans ce cadre, les réformes que vous vous êtes engagés à mener, avec le cabinet Salam, devrait également porter sur l’appareil sécuritaire et militaire libanais. Il est impossible de faire du neuf avec une mentalité sclérosée, de promouvoir la démocratie et les libertés si une mentalité de bottes à la Ghazi Kanaan perdure au sein des institutions.

À ce niveau, il serait temps d’en finir avec l’ingérence du tribunal militaire dans les affaires judiciaires des citoyens. Ce tribunal, par sa nature même, est un instrument d’exception. Il n’a rien à faire dans le traitement des dossiers concernant des civils, encore moins des intellectuels. Tant qu’il existera sous cette forme, il restera un obstacle structurel à la démocratie libanaise – rien qu’un appareil idéologique de répression. Sa justice ne peut-être qu’inique à l’encontre des civils. Il est temps d’en finir. Et s’il faut une affaire emblématique pour lancer ce combat, après tant de cas similaires par le passé, qu’on sache que celle-ci fera date.

Monsieur le Président, 

Gouverner, ce n’est pas seulement gérer un effondrement ; c’est aussi trancher. C’est prendre le risque de l’innovation, quitte à mécontenter. C’est créer des commotions positives, des chocs salutaires. Et dans cette affaire, vous ne pouvez pas rester silencieux et ne pas intervenir.

La question ne porte pas seulement sur le sort de Wissam Saadé. Elle porte sur le type d’État que vous entendez présider.

Si vous tolérez qu’un intellectuel soit traité comme un fauteur de trouble, comme un malfrat, alors que nous savons tous que ces derniers foisonnent ailleurs, libres et impunis, aux quatre coins du pays, voire dans les hautes volutes du pouvoir multiforme, cela signifie que vous renoncez d’emblée à toute ambition réformatrice.

Si vous laissez le tribunal militaire  – ou tout autre appareil répressif et régressif – s’ériger en juge des esprits, alors vous trahissez le serment républicain.

Si vous considérez que les services de renseignements peuvent continuer à agir en toute autonomie, alors vous confirmez qu’aucune réforme sérieuse n’est possible et que le centre de gravité politique est toujours ailleurs qu’au sein des institutions politiques et de la Constitution.

On ne construit pas un État en feignant d’ignorer ses reliquats autoritaires.

À moins que ce que l’on reproche en fait à Wissam Saadé – et, à travers lui, à tous les les citoyens – c’est de continuer à penser et à critiquer en toute liberté, sans tomber dans les méandres infects de la médiocrité et de la servilité ambiantes. 

Pourvu, Monsieur le Président, que ce ne soit pas le cas. 

Sinon, les promesses et les espoirs d’hier auront malheureusement fait long feu – et très vite. 

Le Liban a besoin de rêve, comme le disait Michel Chiha. Laissons-le rêver, espérer et recouvrer un peu de son âme, ne serait-ce que pour un petit, tout petit moment de vrai bonheur.

Respectueusement,

Michel HAJJI GEORGIOU


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