Michel HAJJI GEORGIOU
01/12/2025

Si la personne que je suis aujourd’hui parvient, tant bien que mal, à exister encore pleinement dans ce pays, envers et contre tout, c’est grâce à des figures qui ont façonné ma personnalité durant des années.
J’ai toujours estimé qu’il était de mon devoir, par fidélité, de rendre hommage et de préserver et célébrer la mémoire de celles et ceux qui m’ont aidé à devenir qui je suis aujourd’hui. Parfois, souvent même, au-delà de mes propres forces. « Aimer sans compter », nous disait Labib Nasr, mon ancien chef de troupe scout, « servir et sauver son prochain », toujours.
À l’époque, jeunes adolescents encore habités d’idéaux plus vagues, nous ne pouvions pas tout à fait comprendre cela. « Aimer sans compter », c’est reconnaître que certaines personnes, à des moments-clefs, ont su canaliser votre énergie là où il le fallait, vous encourager à persévérer ne serait-ce que par un petit geste, un petit mot, afin que vous puissiez un jour donner le meilleur de vous-mêmes. Vous offrir des ouvertures, des meurtrières d’espoir.
« Semez les graines aujourd’hui, vous n’en verrez jamais la moisson, mais elle sera bien au rendez-vous », répétait Samir Abichaker, un exceptionnel professeur de français disparu trop tôt. Mais ne jamais flancher. Toujours aller de l’avant, même dans la tempête et les ténèbres, et mener inlassablement en soi la bataille la plus importante qui puisse être – donner la meilleure version de soi.
Une cause perdue
Venant d’une famille essentiellement francophone, biberonnée à Brassens, Brel, Barbara, Moustaki, et aux grands auteurs de la littérature et de la poésie française, mon arabe resta longtemps quasi inexistant, au plus grand désespoir de mes professeurs.
Les interruptions sporadiques de l’enseignement dues à la guerre et un séjour forcé en France n’arrangèrent pas la situation. N’étaient les efforts décuplés de mes parents et de feu mon tuteur privé Joseph Alwan, particulièrement persévérant, calme et tenace, afin de m’inculquer quelques notions de la langue dans ma tête…
Qu’ils en soient remerciés.
Le premier, sur le plan scolaire, à réussir à me motiver en arabe avait été Élias Gharzouzi, en classe de quatrième-troisième. Désopilant, toujours en chemise à manches courtes même au plus fort de l’hiver, M. Gharzouzi enseignait l’arabe avec humour, légèreté et rigueur. Je lui dois beaucoup, il a réussi à me faire progresser peu ou prou sans baisser… les bras.
Le séisme Abou Chacra
Et puis… il y eut Joseph Abou Chacra en seconde, première et terminale.
M. Abou Chacra n’était pas un homme comme les autres : une véritable force de la nature.
L’archétype du colosse, à la carrure impressionnante, au gabarit imposant, à la démarche fière, au verbe incisif, parfois même asséné comme un uppercut de heavy weighter – et, par-dessus tout, une voix de Stentor et un cynisme légendaire.
On ne plaisantait pas avec Joseph Abou Chacra. Peu savaient se faire respecter comme lui. Il suffisait qu’il entre en salle de classe pour que tous les élèves, même les plus téméraires des cancres, retiennent leur souffle.
Le regard était perçant, la tonalité vocale percutante, la stature mitchumesque ne laissaient aucune place à l’indiscipline.
« Ne pensez pas que vous êtes ici uniquement pour passer l’hiver entre ces murs », répétait-il.
Universaliser l’arabe
La matière qu’il enseignait était sèche. Bien sûr, ce n’est qu’à présent que, nostalgiques, certains d’entre nous s’en retrouvent à réciter quelques vers de Bouhtouri, Abou Nawass, Imru’ el Qayss, Ibn el-Mouqaffih, Ibn el-Moullawah, ou, bien entendu, Al-Moutannabi.
La route vers le monde plus familier, et plus enchanteur des Nizar Kabbani, Mikhaïl Neaïmé, Maroun Abboud et autres, paraissait bien longue et pénible, à l’époque.
Pourtant, Joseph Abou Chacra, savait mélanger une théâtralité herculéenne à un sarcasme parfois paroxystique pour nous sortir de notre torpeur : « Vous savez comment j’ai fait ma proposition de mariage à ma femme (une grande professeur de français, feue Laurence Abou Chacra)? Que penserais-tu de reposer dans la sépulture des Abou Chacra ?! ».
Nous ne savions pas s’il plaisantait ou pas.
Mais, en dépit de la mise en scène nécessaire, il ne jouait pas. Jamais. Il était authentique, passionné, et, surtout, animé d’une volonté farouche de nous éduquer, bon gré mal gré. Nous, adolescents boutonneux, pour la plupart nonchalants, totalement désintéressés des sables de la Jahiliyya ; des vers lyriques et interminables, écrits parfois dans l’ivresse de la vinasse et récités élogieusement – ou pas – à l’intention de tel calife des Omeyyades et des Abbassides, ou quelque tyranneau d’un sultanat éphémère…
Quel calvaire !
M. Abou Chacra, pour fluidifier la matière, parlait aussi de musique, de cinéma, encourageait ses élèves à développer leur culture artistique globale, ne ratant jamais une occasion de nous sortir de nos cloisonnements – bien au-delà de l’arabe.
Il universalisait l’arabe.
Un acte fondateur
L’une des plus grandes victoires personnelles de Joseph Abou Chacra fut, sans doute, de réussir à abattre mes défenses vis-à-vis de la littérature arabe.
J’étais pourtant dispensé de la langue parce qu’exempté de bac libanais. Mais mes parents, ma mère surtout, avaient tenu à ce que j’assiste quand-même aux cours.
En dépit de mes lacunes extraordinaires, le professeur ne me traita jamais différemment des autres élèves. Jamais. Au contraire, il me poussa réellement à me surpasser, avec des signes d’encouragements discrets, mais néanmoins puissants, visant à m’intégrer à sa classe.
Un acte que je n’oublierai jamais, par exemple, et qui montre toute l’étendue du génie de Joseph Abou Chacra, est de m’avoir attribué – mais certainement pas pour mes mérites linguistiques ! – la meilleure note lors du premier test de commentaire de texte en classe de première. J’étais, en fait, le seul – ou presque – à être au dessus de la moyenne.
Mes camarades, qui connaissaient bien mes compétences rudimentaires, voire risibles, en arabe, en furent littéralement abasourdis, choqués.
Joseph Abou Chacra, lui, souriait malicieusement. Il dit simplement : « La langue, quelles qu’en soient les iniquités, peut-être améliorée ; les idées, par contre, c’est bien plus difficile… »
Il avait, en reverse psychology, fait d’une pierre deux coups : m’ancrer dans une zone où je me sentais totalement insécure et déraciné pour me donner plus de courage et, en même temps, inciter les autres élèves à reprendre du poil de la bête.
Ce geste reste pour moi fondateur, à plus d’un niveau.
Première leçon : le professeur est le passeur par excellence, et son génie provient du fait de savoir créer et innover pour intéresser, intégrer et pousser ses élèves à se surpasser. Tous les élèves – sans exception. Même le mouton noir de sa classe de littérature arabe – en l’occurrence, votre humble serviteur.
Deuxième leçon : sans le savoir, probablement, et sans même que moi je ne m’en aperçoive – il reconstitua discrètement, tacitement, un pan de mon identité complexe fragmentée, me réconciliant symboliquement avec mon arabité et ma libanité… moi, le petit frenchie qui avait toujours été pointé du doigt comme la cause perdue par excellence en arabe.
Un passeur et un réconciliateur
M. Abou Chacra m’a en quelque sorte sauvé la vie ce jour-là.
Certes, mon arabe n’a progressé que très lentement – et reste considérablement défectueux. Mais si je suis capable aujourd’hui de tenir un discours en public dans cette langue, même avec toutes les fautes de conjugaison et de ponctuation imaginables, et même avec un accent de vache espagnole ; et si je me sens pleinement libanais et arabe aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à Joseph Abou Chacra.
En preuve d’amitié indéfectible et de gratitude éternelle, je lui offris deux livres d’une valeur particulière à mes yeux : Les Chants de Maldoror de Lautréamont, en classe de première, et, lors de notre dernière rencontre, au Salon du Livre francophone de 2017, mon propre recueil de poèmes en anglais. Il eut alors l’extrême gentillesse de m’adresser ces mots, qui, de la part d’un professeur d’arabe de sa trempe, me rendirent plus fier encore de ma libanité : « Vous êtes inoubliable ! »
Il exagérait très certainement – mais ce signe d’affection me combla sincèrement, ce soir-là, de joie.
J’espère jusqu’à ce jour que son souvenir n’est pas lié à mon insoutenable médiocrité dans sa langue de prédilection…
Que cet homme doux-dur, ce colosse au coeur d’or, ce passeur de savoir et de culture et ce réconciliateur, au plein sens du mot, repose en paix.
Il mérite vraiment de la patrie ; et nous, ses élèves, ne l’oublieront jamais.
Merci, M. Abou Chacra, de nous avoir livré le plus beau cadeau qu’une femme ou un homme puisse transmettre à son prochain : savoir aimer, sans peur, pour grandir, toujours.
Merci du fond du cœur.
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Tellement touchant, et encore plus, venant de notre humble serviteur à l’accent de vache espagnole !
Love you Mich !