Lendemains de fête 

Michel HAJJI GEORGIOU

11/11/2024

Il peut paraître encore trop tôt pour exprimer certaines inquiétudes, au risque de jouer aux rabat-joies. Mais mieux vaut prévenir que guérir.

L’annonce de la chute du Baath à Damas et de la fuite de Bachar el-Assad ont provoqué une réaction de joie incommensurable chez une grande majorité des Libanais – à l’exception, bien sûr, des chantres de l’alliance des minorités.

C’est tout à fait normal – et ce même s’ils ne l’ont pas fait d’une seule voix, chaque composante, communautaire, partisane, politique, ayant fêté l’événement historique en solitaire.

La commotion du 14 février 2005 avait engendré une lecture, un récit quasi-unanime, de la situation.

L’élan rassembleur du printemps Beyrouth, né d’un cumul, d’une communauté de souffrances et d’un rejet collectif de plusieurs décennies de violence et de liquidations perpétrées par le régime Assad, avait débouché sur un récit national commun. En ce sens, chaque Libanais, à sa manière, a résisté – et, surtout, survécu, à la barbarie syrienne.

En 2005, grâce à une unité tissée patiemment dans le sang et la souffrance, les Libanais avaient réussi à chasser le régime syrien du Liban par une résistance collective, reléguant leurs dissensions et leurs intérêts étriqués au nom du « Liban d’abord ».

En dépit de la stupeur, de la douleur et de la fragilité du moment, 2005 avait constitué un point de convergence inédit entre les Libanais depuis… 1943.

Mais, depuis 2005, de l’eau a coulé sous les ponts. L’élan en question est retombé. Le 14 Mars, en tant que mouvement politique, a laissé derrière lui un amas de divisions, d’erreurs de calcul, d’intérêts divergents et de compromis bancals.

Par défaut, dislocation du sentiment national oblige, il est donc malheureux, mais compréhensible, que chacune des composantes libanaises veuille revendiquer séparément sa propre victoire, sa propre « résistance » contre le régime syrien déchu.

Mais cette victoire appartient d’abord au peuple syrien. Et cela, il ne faut pas l’oublier.

La crainte, aujourd’hui, n’est pas pour la Syrie de demain. Le chemin sera long, âpre, semé de pièges et sans doute sanglant, mais le peuple syrien saura, in fine, refermer le chapitre de cette tyrannie et tracer sa propre voie. La chute de Bachar el-Assad – incarnation absolue du mal – représente en soi une immense conquête.

Le vrai danger, lui, est ailleurs.

Il réside dans cette propension qu’ont trop souvent les politiques libanais à réduire le Liban à l’étroitesse de leurs prismes, de leurs fantasmes, de leurs illusions et de leurs intérêts immédiats. Une tendance narcissique, un délire de grandeur presque caricatural, une passion pour les chimères qui les a sans cesse menés à leur propre perte.

L’instant est aux célébrations, mais, au-delà de l’ivresse, l’effort doit porter sur la reconstruction du collectif, détruit par des décades de violence et d’incurie politique.

L’espoir, lui, demeure suspendu à cette Syrie qui tente de se relever et de panser ses plaies. Puisse-t-elle inspirer le Liban, l’aider à trouver, lui aussi, le courage de se réconcilier avec lui-même, de retrouver son unité et de reconquérir sa souveraineté. Pour que le Liban, fort de son expérience tumultueuse dans la gestion de son pluralisme, puisse aider en retour le peuple syrien dans les épreuves, nombreuses, qui l’attendent.


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